Mixité sociale : entretien avec le sociologue Pierre Gilbert

Pierre Gilbert est docteur en sociologie. Il a réalisé sa thèse sur les effets sociaux de la politique de rénovation urbaine, à partir d’une monographie de quartier dans le grand ensemble des Minguettes à Vénissieux , dans le Rhône.

Confédération Nationale du Logement. Les opérations de démolition/rénovation mises en place par l’ANRU, dans un but d’ouverture et de mixité sociale ont-elles changé l’image des quartiers ?

Pierre Gilbert. L’image est en effet au centre de la politique menée par les pouvoirs publics, qui considèrent que c’est en changeant l’image des quartiers prioritaires qu’ils parviendront à y attirer certaines populations de classes moyennes ou supérieures. De manière générale, ce pari est de faire de la « mixité sociale », puisque ces catégories sociales ne s’installent pas dans ces territoires. L’image négative reste ainsi fortement ancrée malgré les efforts de communication institutionnelle, qui reposent sur une argumentation qui permet mal de lutter contre la stigmatisation de ces quartiers – une vision souvent partagée par les autorités politiques et administratives. C’est un problème récurrent des politiques de la ville depuis les années 1980 : pour justifier la nécessité d’agir dans ces territoires, on déploie un discours volontariste qui s’appuie sur une image catastrophiste des quartiers, présentés comme des « ghettos ». Même si le discours officiel renvoie cette représentation dans le passé, il ne la nie pas et au contraire la réaffirme, ce qui renforce leur stigmatisation.

Cela dit, si elle rate sa cible officielle, cette politique d’image et de transformation de l’offre de logements n’est pas sans effet. Une partie des habitants ayant grandi dans ces quartiers ou ayant une certaine familiarité avec les cités HLM, ont moins d’a priori sur ces espaces. Il s’agit de familles appartenant aux fractions stables des classes populaires, notamment (mais pas seulement) de descendants d’immigrés, qui subissent par ailleurs des discriminations sur le marché du logement et peinent à trouver un logement ailleurs. Elles sont attirées par les nouveaux logements construits dans le cadre de la rénovation urbaine – qu’il s’agissent des HLM, des logements en accession à la propriété ou en location libre –, qui offrent un rapport qualité-prix souvent extrêmement attractif sur le marché du logement des agglomérations. Ces nouveaux logements leur permettent de connaître une promotion résidentielle, qui n’est pas complètement choisie, mais qui est néanmoins vécue comme une forme d’ascension sociale et résidentielle. Les opérations de démolition-reconstruction ont donc pour effet de retenir une partie des habitants des classes populaires dans ces quartiers, qui ont habituellement plutôt tendance à fuir ces espaces.

Cependant, la part des logements démolis et reconstruits ne correspondent en moyenne qu’à un logement sur dix dans ces quartiers. Elle ne bénéficie donc qu’à une minorité de la population, les grandes tours et barres d’immeubles abritant un plus grand nombre de logements. Or la valorisation des nouveaux logements, par les institutions et par les habitants eux-mêmes, repose en grande partie sur leur caractère distinctif par rapport au bâti ancien. La présence de ces nouveaux logements contribue ainsi, paradoxalement, à déclasser et à stigmatiser les parties les plus anciennes (et les plus nombreuses) des cités HLM, ainsi que leurs habitants.

 

CNL. La concentration des pouvoirs publics et des médias sur ces nouveaux quartiers prioritaires et la multiplication des dispositifs spécifiques a-t-elle pour effet de valoriser ces quartiers ou les stigmatise-t-elle au contraire d’autant plus ?

Pierre Gilbert. C’est en effet le paradoxe des politiques de la ville depuis le début. Lorsque l’on crée des dispositifs spécifiques, afin d’accorder des moyens, on met à part ces quartiers et on réaffirme à chaque fois l’idée selon laquelle ils auraient un caractère problématique, pathogène.

 

CNL. Quelle est la place de la participation des habitants dans ces opérations de renouvellement urbain ?

Pierre Gilbert. Une participation active et effective fait aujourd’hui partie des revendications des associations, comme l’appuyait le rapport Bacqué/Mechmache [2013]. Par ailleurs, l’ANRU [l’Agence Nationale de Rénovation Urbaine] impose depuis sa création une obligation de « concertation », qui en réalité vise surtout à organiser des réunions d’information auprès de la population. A l’occasion des enquêtes de terrain que j’ai menées de 2007 à 2012, j’ai pu constater que ce fonctionnement laisse une très faible marge de manœuvre aux habitants. Le fonctionnement de l’ ANRU interdit en quelque sorte cette participation : pour obtenir la manne financière du programme national de rénovation urbaine, les collectivités locales doivent impérativement rentrer dans des grilles prédéfinies, qui impliquent des démolitions, des reconstructions, des résidentialisations, etc. Par ailleurs, j’ai constaté qu’aux Minguettes, mais c’est aussi le cas dans d’autres quartiers, le projet qui est celui de la rénovation urbaine était formulé depuis longtemps par les bailleurs et les collectivités locales. Dès lors, les habitants ne sont pris en compte qu’une fois l’essentiel des projets arrêtés et définis. Concernant l’avenir, étant donné que le fonctionnement de l’ANRU n’est pas remis en cause pour l’essentiel, la participation des habitants sera sans doute à la marge.

Face à la faible prise en compte des habitants dans le montage des projets, on a constaté quelques formes de mobilisation collective des habitants face aux projets de rénovation urbaine. Mais ce qui est étonnant lorsqu’on regarde l’histoire de la rénovation urbaine en France, c’est la faiblesse de ces mobilisations. En effet, dans les années 1960-1970, la rénovation urbaine avait suscité davantage de mouvements sociaux, en raison notamment de la hausse du coût du logement et des risques d’éviction des centres-villes des classes populaires. Mais cet épisode apportait aussi un changement majeur : le passage de conditions de logements exécrables (surpeuplement, sous-équipement des logements, etc.) au « confort moderne ». Cette amélioration n’est plus d’actualité aujourd’hui, la rénovation ne proposant pas d’amélioration matérielle majeure aux habitants, qui ont justement déjà accédé au confort moderne depuis... les années 1970. Les habitants auraient donc objectivement plus de raisons de se mobiliser aujourd’hui, mais ne le font pas, ce qui semble paradoxal.