La CNL s'entretient avec Olivier Milhaud

Professeur à Paris-Sorbonne et brillant géographe, Olivier Milhaud a accepté de passer en revue l’actualité du moment. Inégalités, crise sanitaire et dérèglement climatique font l’objet d’une attention particulière dans cet entretien passionnant.

Les conséquences de la pandémie de coronavirus sur notre société sont multiples (économiques, sociales, psychologiques). En quoi cet épisode inédit dans notre histoire moderne risque-t-il d'aggraver les inégalités en France ?

Les inégalités sont multiformes et touchent tous les domaines : les revenus, l'éducation, le travail, les modes de vie... La crise risque de toutes les aggraver. Certains ont perdu leur emploi, d'autres ont perdu tout revenu faute de petit boulot au noir, d'autres connaissent le chômage partiel, et les plus privilégiés aujourd'hui sont ceux qui ont conservé leur emploi et leur salaire à taux plein. Avec la crise économique qui va s'aggraver, il sera forcément compliqué de retrouver du travail pour celles et ceux qui l'ont perdu. Les épisodes de confinement ou semi-confinement aggravent aussi les inégalités scolaires entre ceux qui arrivent à s'adapter aux cours à distance ou une scolarité en pointillés, et les autres. Je vois le contraste entre mes étudiants qui suivent le cours dans le bruit d'un logement surpeuplé et le ventre vide, et ceux qui ont une pièce à eux avec un ordinateur, une bonne connexion Internet et un frigo rempli.

La dématérialisation croissante des démarches administratives et l'essor de l'achat en ligne vont accentuer la fracture numérique : l'illectronisme (illettrisme électronique) va bien au-delà des 6 millions de Français qui n'utilisent jamais Internet. Il concerne tous celles et ceux qui ont du mal avec les formulaires en ligne. Quant aux inégalités des mode de vie, les médias ont relaté l’augmentation des violences domestiques, des violences contre les groupes les plus victimes en temps normal, à savoir les femmes, les enfants, les homosexuels, même si je me doute que les données des violences enregistrées sous-estiment la réalité.

Les inégalités de santé, quant à elles, ne traversent pas seulement les contaminés et les autres. Les répercussions psychiques et mentales de la peur du virus, des confinements et semi-confinements, des pertes de revenus, d'incertitudes des lendemains, et des deuils traversés touchent toute la population mais à des degrés très, très différents entre ceux qui pensent mettre fin à leurs jours et ceux qui retiennent surtout du confinement les joies des « apéros Zoom ». Toutes ces inégalités se déclinent différemment selon les territoires, et selon les ressources locales qui peuvent être mobilisées ou non, pour faire face à la crise.

Certains observateurs avisés parlent d'exode urbain. Pensez-vous que cette crise pourrait, paradoxalement, permettre une revitalisation de nos campagnes ?

Le renouveau quasi généralisé des espaces ruraux français existait déjà avant l'arrivée du virus. La tendance d'une périurbanisation croissante au sein du territoire français, de plus en plus loin des villes, est déjà ancienne. L'attractivité du cadre de vie champêtre du périurbain, de terrains moins chers, avec des aménités urbaines relativement accessibles quand on a les moyens d'être motorisé, était déjà là depuis des décennies. D'où la croissance forte des couronnes périurbaines. Néanmoins, avec le vieillissement de la population, il n'est pas si sûr que les Français feront le choix de s'éloigner toujours plus des structures de soin qui restent extrêmement concentrées dans les villes, notamment les plus grandes.

Par ailleurs, les villes continueront d'offrir énormément d'emplois, d'équipements et d'opportunités. Et le télétravail intégral n'est pas possible pour toutes les professions, loin de là. En revanche, il est possible que les campagnes redécouvrent leurs atouts à la faveur de cette crise et que les médias perdent, un peu, leur prisme urbain.

Est-il de bon ton de mettre en corrélation la crise sanitaire avec le dérèglement climatique ?

On parle beaucoup de la fonte du permafrost des hautes latitudes qui pourrait libérer des virus inconnus jusque-là mais cela va bien au-delà. Le changement global ne se résume pas au dérèglement climatique, mais inclut aussi la chute vertigineuse de la biodiversité par exemple. Pour le SARS-COV2, il semble que le passage se soit fait du règne animal aux humains via le pangolin ou la chauve-souris, on ne sait pas encore avec certitude. Ce que l'on sait, c'est que la déforestation croissante, notamment pour urbaniser et développer notre mode de production économique, qui repose sur l'épuisement des ressources (le capitalisme extractiviste), met de plus en plus en contact les populations avec des espèces animales qui sont hôtes de virus dangereux pour les humains.

En revanche, il y a un parallèle à dresser entre crise sanitaire et dérèglement climatique dans l'impréparation de nos sociétés qui nient l'évidence. On semblait avoir oublié que les épidémies existaient en dépit des alertes récentes du Sras en 2002, de la grippe H1N1 en 2009, du Mers en 2012, d'Ebola en 2013... De même, les rapports ne cessent de documenter la rapidité des changements climatiques, l'effondrement de la biodiversité, et les sociétés semblent en comparaison extrêmement lentes à revoir de fond en comble leurs fonctionnements.

Il y a trois ans, votre ouvrage Séparer et Punir, une géographie des prisons françaises, a été publié. Peut-il y avoir un parallèle entre le sort des prisonniers et le sort des Français confinés ?

Non, il n'y a aucun parallèle. Tout le monde a subi le confinement, y compris dans les prisons avec notamment la suppression des parloirs et des intervenants extérieurs. L'incarcération repose sur la fabrique d'un accès inégal à la liberté et d'une stigmatisation morale tellement forte qu'elle suit les détenus après leur incarcération. La différence est flagrante : nous avons été confinés chez nous, avec notre famille. Rares ont été les Français confinés à deux ou trois dans neuf mètres carrés (taille d’une cellule standard, où tout geste barrière s’avère impossible). Nous pouvions bénéficier de consultations médicales en vidéo et se rassurer sur notre santé sans trop de difficultés ni d’attente. Surtout, nous avons pu communiquer avec qui nous voulions, quand nous le voulions, comme nous le voulions (téléphone, Internet) et sortir du domicile plus ou moins quand nous le voulions (muni de l’attestation) à n’importe quelle heure du jour et de la nuit (hors couvre-feu).

Le confinement aura tout au plus permis de prendre la mesure d'un centième des contraintes éprouvées par les détenus pendant des mois et bien souvent des années entières. Le confinement du printemps 2020 n'aura duré que 55 jours. Quand on mesure les bouleversements qu'il a provoqué dans la société, on devine le drame d'une incarcération dans un parcours de vie.