La CNL s’entretient avec Florence Montreynaud

Florence Montreynaud, historienne et féministe de la première heure, a toujours été animée par un désir d’égalité entre les sexes. Elle a décidé, pour nous, de mettre en lumière plusieurs aspects de la lutte féministe.

Que désigne aujourd’hui le concept de féminisme ?

Dans un monde fondé sur l’oppression masculine et l’infériorisation des femmes, le féminisme, aujourd'hui comme hier, désigne un projet politique mixte porté par le rêve d’un monde où femmes et hommes seraient égaux en dignité et en droits, et où ces droits seraient appliqués. C’est une aspiration à un changement radical, à la fois politique, social et psychologique ; elle se fonde sur une exigence de respect de la dignité humaine. Le féminisme est une école de lucidité et d’exigence personnelle, une démarche volontaire, progressiste et solidaire. Il est aussi et depuis toujours une pratique non-violente, ce qui est d’autant plus extraordinaire qu’il répond à un système parfois d’une extrême violence.

Un homme peut-il être féministe ? Si oui, comment ?

Oui, selon moi, mais beaucoup d’hommes préfèrent se dire « pro-féministes » ou « alliés des féministes », et beaucoup de femmes féministes leur contestent cette qualification.
Comment l’être ? En écoutant des femmes féministes sans les interrompre, en prenant connaissance de leurs œuvres, en travaillant sur eux-mêmes.
Comment l’être ? Par un juste partage des tâches ménagères et des soins aux personnes dépendantes (jeunes enfants, vieux parents) ; un partage juste de la « charge mentale » ; un partage juste des différents pouvoirs, professionnels et personnels.

Estimez-vous que la place de la femme au sein de la société française se soit améliorée au cours de la dernière décennie ?

Pas la place de « la femme », car « la femme » n’existe pas. La place de certaines femmes s’est améliorée, un gouvernement paritaire semble la norme, mais les progrès sont très lents et les violences contre les femmes n’ont pas diminué (voir l’enquête VIRAGE de l’Ined, publiée le 23 novembre). En outre, des régressions sont toujours possibles : la preuve, lors des deux derniers confinements, l’écrasante majorité des experts invités à donner leur avis dans les médias sont des hommes.

Quelles femmes publiques incarnent le plus à vos yeux le courant féministe version 2021 ?

En France : Caroline De Haas, Inna Chevtchenko (FEMEN), Angèle, Alice Coffin, Iris Brey, Clémentine Autain, Christine Bard, Camille Froidevaux-Metterie, Marguerite Stern (colleuse).
Quelques étrangères : Taslima Nasreen, Alice Schwarzer, Malala Yousafzaï, Emma Watson.

Le mouvement #MeToo a permis de libérer la parole des femmes. Pensez-vous que la peur a changé de camp comme l'affirment certains ?

Certes, #MeToo a libéré l’expression de violences subies par des femmes, mais il a surtout débouché les oreilles car les femmes parlaient depuis des décennies…
J’aimerais croire que « la peur a changé de camp », et cela a sans doute commencé, mais le machisme est encore très virulent, et les violences masculines contre des femmes continuent…

Le terme « féminicide » est apparu au cours des dernières années alors même que ces actes existent depuis toujours. Que représente le fait de leur attribuer un nom qui leur soit propre ? Est-ce le symbole d'une avancée pour la cause féministe ?

Appeler « féminicide » le meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme, et en particulier quand elle était la femme ou la compagne du meurtrier, est un progrès. Appeler les choses par leur nom juste est toujours un progrès. Celui-ci est dû aux féministes qui ont dénoncé les crimes contre des femmes commis par des hommes qui les considèrent comme leur propriété.

Les violences conjugales ne cessent d'augmenter, notamment lors des périodes de confinement, et ce malgré le lancement d'un Grenelle en septembre 2019. Par quels moyens peut-on, collectivement, stopper ce fléau ?

Parmi les nombreux moyens possibles, je privilégie l’éducation : apprendre aux garçons que la violence n’est pas une solution. La violence est un problème ; apprendre aux filles à dire « non » dès le premier manque de respect.