Entretien avec Christophe Guilluy, spécialiste de la fracture territoriale

Entretien avec Christophe Guilluy, auteur de "La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires".

1. Quelles sont les caractéristiques de cette fracture territoriale dont vous parlez dans vos travaux ? Comment définir la France périphérique ?

La 1ère chose c’est que mon travail c’est de travailler sur les catégories populaire depuis des années. Je pars des gens et j’arrive au territoire, ce qui est précisément l’inverse de ce que font en général les géographes qui essayent de faire parler des territoires. Et je pense qu’il n’y a aucun déterminisme territorial en réalité. C’est en travaillant d’abord sur la politique de la ville, j’ai simplement étendu aux autres territoires populaires, les autres territoires où vivent les ouvriers, les employés,  les jeunes issus de ces catégories, les retraités issus de ces catégories pour voir un peu comment cela se répartissait dans l’espace depuis que la mondialisation s’est accélérée, c’est-à-dire depuis une trentaine d’années. Pour constater qu’effectivement, je parlais de la majorité de la population. On oublie souvent les catégories modestes mais les employés/ ouvriers sont la majorité de la population active. Si j’y ajoute les jeunes et les retraités c’est évidemment la majorité de la population et puis si on y ajoute les revenus modestes, les petits paysans indépendants, etc. on a là une France qui a du mal à boucler ses fins de mois, qui va de fragile à pauvre et qui en réalité fait la société française. C’est à partir de cette répartition là que l’on a défini une géographie et il se trouve qu’aujourd’hui la majorité de ces catégories populaires ne vivent plus dans les grandes métropoles. Aujourd’hui dans les grandes métropoles la dernière fraction encore présente c’est celle qui se concentre dans les quartiers de logements sociaux, tout simplement parce que les logiques de marchés ont fait qu’aujourd’hui il n’y a plus de place pour les catégories populaires dans l’ensemble des grandes métropoles françaises, européennes et même américaines puisqu’on est bien là sur un modèle qui est mondialisé, c’est ce qui est intéressant. Finalement, le marché s’est chargé de mettre à l’écart les catégories dont on n’avait plus besoin aujourd’hui dans la mondialisation et inversement, vous avez tous les autres territoires, qui sont très divers, la France périphérique s’est pas seulement la France rurale, comme j’entends dire parfois. Il y a effectivement du rural mais il y a aussi des petites villes, des villes moyennes. Et le point commun entre tous ces espaces, c’est qu’ils sont aujourd’hui des espaces qui créent le moins d’emplois, qui sont le plus dans un processus de désertification de l’emploi et en tout cas des espaces où la création d’emploi est la plus faible. Aujourd’hui quand vous mesurez les choses en termes de création d’emploi, l’essentiel de l’emploi en France, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis, se crée dans les grandes métropoles donc on a bien un immense problème qui est que les catégories populaires ne vivent plus là où se crée l’emploi et la richesse. Si vous tirez le fil, vous avez derrière la désaffiliation des catégories populaires, l’abstention, le vote extrême, etc. Ce qui est intéressant c’est de voir que tout cela est une réalité qui s’est renforcée au fil du temps et qui dit bien finalement ce qu’est le modèle libéral mondialisé.

 

2. Existe-t-il aujourd’hui un modèle alternatif ou du moins des pistes concrètes de réflexion pour sortir de ce phénomène ?

L’idée que ça va venir d’en haut est à oublier. Je pense que ça ne peut venir que si on a comme priorité les catégories populaires, et ça, pour rencontrer beaucoup de gens, de décideurs, d’universitaires, etc. je peux vous dire que ce n’est absolument pas leur priorité. C’est là qu’on voit qu’il y a une lecture idéologique, quand je parle de la question de la métropolisation, la question n’est pas de savoir si on est pour ou contre la métropolisation mais est-ce que oui ou non on a comme priorité de s’interroger sur l’intégration économique et donc sociale et donc culturelle des plus modestes. Là les élus, en local, ont beaucoup de mal. C’est pour ça que je dis qu’il y a des solutions mais qu’il faut donner du pouvoir aux gens qui sont sur place. Tous les élus que je rencontre dans la France périphérique, qu’ils soient de gauche ou de droite, ont des idées pour leur territoire. En plus il y a de plus en plus de monde qui reste, avec un processus de sédentarisation des catégories populaires sur ces territoires donc vous avez aussi de la matière grise, c’est-à-dire un potentiel. Le problème, c’est que plus on avance, moins les élus de ces territoires ont du pouvoir. Et la réforme territoriale a accélérée ce phénomène avec une concentration du pouvoir dans les méga régions et dans les grandes métropoles. Donc on voit bien là finalement un processus d’organisation territoriale qui va favoriser de plus en plus les grandes métropoles au détriment du reste. Et si vous n’avez pas de leviers politiques, c’est très difficile qu’il y ait des politiques économiques alternatives sur ces territoires-là. Donc on est bien sur un moment particulier de lutte culturelle pour la visibilité des classes populaires et c’est ça qui est très difficile aujourd’hui : ce n’est plus la priorité, pas seulement de la classe politique mais aussi du monde universitaire ou académique. Ils se fichent de ces catégories-là. SI on avait réellement comme objectif d’intégrer les plus modestes, on pourrait initier des modèles alternatifs, même si cela reste très difficile, mais aujourd’hui, créer de l’emploi dans une petite ville ou une ville moyenne c’est très difficile pour un élu et c’est d’autant plus difficile qu’il n’existe pas lui-même dans son propre parti. Donc on a bien une logique très contradictoire, avec pendant les périodes électorale, la main sur le cœur, on s’intéresse aux classes populaires, etc. et à la fin ce qu’on entend c’est bien toujours le même discours libéral « il faut booster les grandes métropoles », c’est-à-dire les endroits où ça marche et puis par « ruissellement ». C’est-à-dire qu’ion dit aux gens de ne pas s’inquiéter, que dans leur zone rurale la mondialisation va aussi venir et qu’ils finiront par en bénéficier. C’est ce qu’on avait dit aux ouvrières Moulinex quand elles avaient perdu leur boulot « ne vous inquiétez pas, avec une formation vous allez repartir » mais non, ça ne repart pas. Pour une simple raison c’est que l’on ne peut plus bouger, les logiques foncières sont telles qu’on ne peut plus intégrer les marchés économiques les plus actifs. C’est-à-dire que lorsque vous êtes jeune, issus de catégorie populaire, au fin fond de la Picardie, trouver un logement dans la zone d’emploi la plus actif, qui va être Paris ou Lille, c’est mission  impossible. Les logiques foncières interdisent l’accès aux zones d’emploi les plus actives, c’est ça la grosse difficulté.

 

3. Anne Hidalgo a annoncé sa volonté de faire de Paris la 1ère place financière européenne, quelles seront selon vous les conséquences sur la fracture territoriale ?

On est dans la logique libérale absolue : « on va laisser faire les logiques de marchés ». C’est comme un rouleau compresseur, je pense qu’il n’y aura plus un seul mètre carré de logement privé qui ne sera pas demain destiné à des cadres supérieur dans l’ensemble des grandes villes françaises, avec paris en tête. Anne Hidalgo parle là au nom de son électorat, de son territoire et puis elle habille ça avec un discours sur la « ville ouverte », etc. Ils vont aussi se servir de la caution logement social puisque il y a une vraie volonté de construire du logement social. Mais on sait très bien que ça ne compense en rien la disparition du parc privé / social de fait donc à partir du moment où le marché a dit « je n’ai plus besoin de ce qui était hier l’ancienne classe moyenne, enfin en tout cas du socle de la classe moyenne, ouvriers, employé, on en a plus besoin dans l’économie mondialisée, en gros, vous dégagez ». On ne le dit pas comme ça mais c’est exactement ce qui se passe. Hidalgo c’est aussi celle qui avait proposé des péages à l’entrée de Paris, sous couvert d’environnement évidemment, tout ça est toujours habillé très positivement. Elle avait même, au moment du Brexit, fait une tribune avec le maire de Londres pour expliquer que les métropoles devaient avoir un peu plus d’indépendance, etc. Moi j’attends l’indépendance des cités-Etats. Demain la bourgeoisie sera dans ses citadelles comme au Moyen-Âge avec la plèbe de l’autre côté des citadelles qui sont les métropoles. Le gros problème c'est qu’il n’y a pas de débat, dans le monde académique, par exemple, tout le monde est d’accord avec ça. Quand j’essaye d’expliquer qu’il y a peut-être une autre réalité sociale, qu’il y a des catégories populaires, que la France périphérique ça existe, on me dit que je suis un ringard, que la métropole c’est l’horizon ultime. Il n’y a aucun relai, c’est ce qui est terrible. C’est la grande différence entre aujourd’hui et hier : hier il y avait des inégalités, ça a toujours existé, il y avait une classe ouvrière etc. mais au moins il y avait un relai dans le monde d’en haut, notamment dans le parti communiste. Le parti communiste c’était aussi des intellectuels, des universitaires, des gens qui pensaient les catégories populaires. Aujourd’hui ça n’existe plus, il n’y a plus ce lien entre le bas et le haut. Il y a un vrai combat à mener, un combat culturel avant même de trouver des solutions économiques. Il faut une révolution culturelle dans le monde d’en haut. Je vois la difficulté de parler de classes populaires.