Entretien avec Anne Lambert, auteure de "Tous propriétaires, l'envers du décor pavillonnaire"

Logement et Famille. Les politiques d’aides à l’accession à la propriété sont-elles nouvelles ? Y a-t-il des ruptures ?

Anne Lambert. C’est vrai que l’on a l’impression que ces politiques en faveur de l’accession à la propriété sont nouvelles. En vérité, elles existent depuis le début du 20e siècle sous différentes formes.Dans la première moitié du 20e siècle, on n’avait pas fait réellement le choix entre la propriété et la location. Le soutien intensif à l’accession à la propriété par les pouvoirs publics commence dans les années 1970. Cela coïncide avec l’arrivée au ministère de hauts fonctionnaires ayant fait leurs études aux Etats-Unis et qui ont ramené de leur formation l’idée qu’il faut développer un marché de l’accession à la propriété. Pour eux, dans la période précédente, l’Etat avait été trop investi dans le domaine du logement avec le développement des grands ensembles. Il fallait réduire la voilure. Tout cela aboutit à la réforme Barre de 1977 où l’Etat décide de ne plus soutenir la construction mais plutôt de solvabiliser les ménages pour leur permettre d’accéder à la propriété. C’est aussi l’époque de la rencontre entre une nouvelle politique publique et l’arrivée sur le marché de la construction des « pavillonneurs », de nouvelles techniques qui réduisent fortement les coûts de construction pour l’habitat individuel. C’est la première grande vague de périurbanisation en France.

Dans les années 1980 et 1990, on observe un ralentissement du marché ainsi que du volontarisme des pouvoirs publics en faveur de l’accession à la propriété, ce qui s’explique par les politiques de rigueur, de lutte contre l’inflation.

La volonté de soutenir fortement l’accession à la propriété revient en force au tournant des années 2000 et particulièrement à partir de la première campagne présidentielle, puis du mandat de Nicolas Sarkozy. Il tient le discours que tout le monde doit pouvoir accéder à la propriété. Prend alors forme l’idée que la propriété immobilière est un « patrimoine social » qui protège les individus contre les risques. La justification idéologique des politiques publiques d’accession à la propriété change alors. Dans les années 1970, c’est la moyennisation de la société qui était mise en avant, l’idée de la propriété individuelle correspondait aux trajectoires d’ascension sociale des ménages. Dans les années 2000, l’accession à la propriété est présentée comme un moyen de lutter contre la crise, de se protéger contre le risque du chômage ou de préparer sa retraite. Ce changement de discours est à mettre en lien avec le changement de paradigme sur la protection sociale. L’Etat-providence ne pouvant plus prendre en charge les risques sociaux, on met en avant le glissement des protections collectives vers une protection individuelle – incarnée par la propriété immobilière – dans laquelle on est assuré à hauteur de ce que l’on a investi. A cela s’ajoute l’idée que l’Etat ne peut pas assurer un logement pour tous, notamment dans le parc locatif social.

Ça, c’est dans les discours. Dans la réalité, le choix de la propriété comme mode d’occupation va complètement contre les évolutions structurelles du marché de l’emploi et des structures familiales. On soutient la propriété à un moment où son socle financier et familial s’étiole. Le système de crédit immobilier n’est pas du tout adapté aux nouvelles structures de l’emploi et de la famille. Dans les années 1970, il fonctionnait grâce à une progression salariale linéaire et à l’apogée de la famille nucléaire. Désormais, avec le développement de l’emploi précaire et de l’instabilité familiale, c’est différent. C’est pour cela que le taux de propriétaires ne décolle pas en France. Il est passé entre 1945 et les années 1980 de 35% à 54%, aujourd’hui il est de 58%. Comme les prix de l’immobilier augmentent et que les salaires stagnent, les politiques en faveur de l’accession ne parviennent pas à aller contre ce phénomène. C’est donc un discours de la part des politiques qui est essentiellement idéologique : il permet d’opposer les classes populaires entre elles. Il y aurait d’un côté celles qui travaillent et qui pourraient accéder à la propriété, et les autres.

 

Logement et Famille. Puisque le taux de propriétaires, malgré les aides, stagne, à qui profitent-elles réellement ?
Anne Lambert. C’est là tout le paradoxe. On parle « d’accession sociale » alors que ça n’en est pas une. Ce ne sont pas les ouvriers et les employés qui peuvent prioritairement s’en saisir. Les classes moyennes qui le peuvent le font car elles sont solvables. Pour le reste, on constate un décrochage du taux d’accession des ouvriers et des employés, surtout par rapport aux cadres. C’est-à-dire que l’accession à la propriété des ouvriers et employés stagne, voir diminue tandis que celle des cadres continue d’augmenter. Le seul effet des aides est, peut-être, de limiter le décrochage mais on ne peut pas parler « d’accession sociale » au sens où elles permettraient de solvabiliser massivement des ménages modestes. Entre cadres et ouvriers / employés, les modalités d’accession divergent aussi de plus en plus : les premiers achètent dans les zones centre tandis que les seconds, majoritairement dans des communes rurales ou périurbaines. Enfin, on constate qu’il y a de moins en moins de jeunes parmi les accédants, un phénomène là aussi encore plus fort dans les classes populaires.

 

Logement et Famille. Quelles sont les principales conséquences sociales des politiques d’accession à la propriété ?
Anne Lambert. L’accession à la propriété a pour conséquence d’éloigner les ménages populaires et de petites classes moyennes des zones centre et, se faisant, des bassins d’emploi. On constate alors un retrait progressif des femmes du marché de l’emploi salarié, surtout chez les moins qualifiées. En effet, le coût de la garde ou des transports devient trop élevé pour continuer à exercer un emploi dans les zones centre, surtout s’il est peu rémunérateur. Les femmes se retirent donc, souvent à la faveur d’un congé parental, du marché du travail avec le mythe parfois de la création d’une activité indépendante ou d’auto-entrepreneur qui est en vérité très peu rentable. C’est évidemment lié au fait que les communes périurbaines ou rurales possèdent moins d’équipements collectifs. Par ailleurs, on peut d’ores-et-déjà présager des conséquences de la révision générale des politiques publiques et plus largement du phénomène de regroupement des services publics qui est à l’œuvre. Cela risque de pénaliser les communes qui sont celles qui accueillent les accédants modestes.

Ce que l’on ne mesure pas encore, ce sont les conséquences de cette accession à la propriété individuelle et périurbaine sur les trajectoires éducatives des enfants. En effet, s’il y a un bon maillage de l’enseignement dans les écoles primaires et les collèges sur le territoire, c’est moins le cas pour les lycées et encore pour les établissements de l’enseignement supérieur qui sont majoritairement concentrés dans les grandes villes. A voir si cela constitue un véritable handicap pour ces enfants dans leurs trajectoires éducatives

 

Logement et Famille. Peut-on aller jusqu’à parler de risque de paupérisation pour les ménages modestes qui accèdent à la propriété dans ces conditions ?
Anne Lambert. On peut parler de paupérisation, qui est un terme fort, pour les ménages qui sombrent dans le surendettement immobilier, ce qui est toujours une minorité en France. Par contre, on peut parler plus largement de risque de déclassement. Ce qui menace, c’est la trajectoire d’emploi et la trajectoire scolaire des enfants. L’accession à la propriété peut être considérée comme un piège dans le sens des conséquences sociales à long terme.

 

"Tous propriétaires, l'envers du décor pavillonnaire", éditions du Seuil, 2015